Recension :
– Jean-Luc Porquet, « Tiens, un nouvel ami… », in Le Canard enchaîné, n° 5489, 21 janvier 2026. Voir [ici].
*
A-t-on déjà vu ça ? On confie à un modeste professeur de lycée, comme par inadvertance, la rédaction de petites histoires pour un vieil almanach périclitant. (Ceci se passe en Allemagne, dans le Bade, en 1803 – en période de révolutions et de guerres européennes.) Le petit professeur produit les historiettes requises, les plus simples qui soient : destinées au petit peuple à demi lettré des campagnes et des villes alentour. Or ces historiettes, de prose admirable, devinrent des bijoux de la littérature allemande. Au XXe siècle, elles sont admirées de Kafka, Benjamin, Bloch, Brecht, Heidegger, Wittgenstein, Canetti, Sebald… (Goethe les admira aussi en son temps, et dès 1810 en réclamait depuis Weimar.) L’historiette « Kannitverstan » (dans le livre aux pages 251-255) figura longtemps dans tout manuel scolaire en Allemagne (comme nous avons « Le corbeau et le renard ») ; « Retrouvailles inespérées » (pages 263-266) est dite par Bloch « la plus belle histoire du monde »…
Oui mais en France, ces histoires si belles, si simples (elles sont accessibles au premier enfant venu), restaient jusqu’à il y a peu totalement inconnues ! Alors fut lancé en 2016 le Hebel-Kolportage destiné à les faire entrer dans le pays en traduction (en contrebande). Ce kolportage recourut aux formes les plus diverses : tracts, affichages publics sauvages sur murs, radio-diffusion, blogs, lectures ambulantes, contrebande libraire, etc.
Après dix ans de kolportage, Pontcerq se décide à rassembler enfin ces histoires éparpillées – et propose ce recueil incontournable, que si nous étions vous nous achèterions aussitôt. (Surtout si pour vous rire importe.) „Das wird zu dem Künstler sagen der Fink.“
(« Vous savez à quoi cela engage – écrivait Hebel dans une lettre, en 1817 – lorsque l’on veut faire passer ce qu’il faut dire à un public déterminé dans la vérité et l’évidence de sa vie » – « sans être aperçu ni interpellé ».)
Nota Bene :
Les Historiettes de Hebel paraissent dans la collection « Classiques Bandeau », à la suite du Messager de Hesse de Büchner/Weidig (voir [ici]) et de L’Apocoloquintose de Sénèque (voir [là]).
En 2026, le Hebel-Kolportage se poursuit…
Participent au Hebel-Kolportage de l’année 2026 : La Petite librairie (Brest), La Rumeur des crêtes (Cadenet), La librairie Guillaume (Caen), La Fleur qui pousse à l’intérieur (Dijon), L’Angle rouge (Douarnenez), Les Saisons (La Rochelle), Vita Nova (Laval), À la ligne (Lorient), Passages (Lyon), L’Odeur du temps (Marseille), Le Temps qu’il fait (Mellionnec), Autour du monde (Metz), L’Abri des Temps (Moncontour), L’Atelier, La Petite Égypte, Le Merle Moqueur, Le Neuvième pays, Michèle Ignazi, Quilombo (Paris), Comment dire (Rennes), La Tonne (Rouen), Lune et l’autre (Saint-Étienne), Floury (Toulouse), Le Livre (Tours), Le Bel Aujourd’hui (Tréguier).
Rendez-vous dans ces librairies, et demandez le flugblatt-tract contenant des historiettes de Hebel (toutes très gratuites celles-là !).
Aux librairies kolportantes, salut !
Prochainement :
Soirée de lecture d’extraordinaires historiettes de Hebel par Lionel Monier, comédien-rezitator, avec interventions intercalées sur Hebel, sa vie, le colportage, l’impression des almanachs, le matérialisme, les lunes, l’encre, l’espérance, etc. :
– à la librairie L’Atelier (Paris 20e – 2 bis, rue Jourdain), le vendredi 16 janvier 2026 (19h30).
– à la librairie À la ligne (Lorient – 11 rue Auguste Nayel), le vendredi 30 janvier 2026 (19h).
Quelques remarques concernant le kolportage, ici et là
|
« Par une loi nouvelle, le colportage se trouvait aux mains des préfets – et on venait de fourrer Proudhon à Sainte-Pélagie… » Flaubert, Bouvard et Pécuchet |
« Comme Malherbe traitait intensément avec les colporteurs, son dossier sert comme point d’entrée dans une étude du colportage, le secteur le plus louche et le moins bien connu du commerce du livre sous l’Ancien Régime. Les petits marchands ambulants figurent souvent dans les archives de la police, mais seulement pendant un instant – au mieux, pour la durée d’un interrogatoire à la Bastille –, et ensuite disparaissent. » (Robert Darnton, Un tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution, Gallimard, Coll. Essais, 2018, p. 218)
« Ainsi que nous l’avons vu, les mieux pourvus [parmi les colporteurs], connus sous le nom de marchands forains (parfois “foirins”, terme dérivé des foires où ils vendaient des livres), sillonnaient la campagne avec un cheval et un chariot, parfois en suivant les routes régulières, d’autres fois en s’écartant des chemins battus. » (Robert Darnton, op. cit., p. 218)
*
« Comme colporteur ou marchand forain, il voyageait de foire en foire et d’une place de marché à une autre. Quand avait-il commencé à vendre des livres ? À l’âge de douze ans, en colportant des almanachs et des gravures populaires. Six ou sept ans plus tard, il commença à vendre des livres ordinaires suivant l’exemple de ses deux frères qui étaient colporteurs. Un d’eux avait perdu un bras à la guerre et touchait une pension d’une pistole par mois, d’où le surnom de “La Pistole” dont hérita le jeune Noël. Quel était son lieu de résidence pendant ce temps ? Il n’en avait pas. Il vivait sur la route et voyageait partout – en Normandie, Île-de-France, Champagne, Anjou – avec un cheval et un chariot. Quel droit avait-il d’être libraire ? “Il prend la qualité de libraire parce qu’il vend des livres.” » (Robert Darnton, op. cit., p. 218-219)
*
Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), rue Bourdelle. Abords du parking d’un supermarché (2023).
*
« En janvier 1777, [Malherbe] écrivit qu’il avait vendu quelques ouvrages de la STN à “un nommé Quesnil, dit l’Anglais, des environs de Meaux”, qui avait disparu. Un autre colporteur avait fait de même, “un certain Denis Brouillard”. En octobre la liste des débiteurs défaillants était si longue que Malherbe requit un bailli pour les traquer dans le diocèse de Coutances, en Normandie, où de nombreux colporteurs étaient nés, bien qu’il n’escomptât pas trouver des “gens sans domicile” installés à des adresses dans leurs villes natales. » (Robert Darnton, op. cit., p. 207-208)
Solution promise au deuxième
problème d’arithmétique
(almanach de 1804)
A été promise aux lectrices et lecteurs des Historiettes, dans le livre même, la solution au deuxième problème d’arithmétique, celui des œufs, proposé page 58*. Cette solution, la voici.
Un enseignant de mathématiques (la plupart ont contrairement aux apparences un sens très aigu du réel – et de l’action des nombres sur le réel) commencerait avant tout calcul par faire remarquer à ses élèves que puisqu’il est interdit de casser des œufs il faut que le stock de la vendeuse soit impair, au départ, et qu’il le demeure, impérativement, scrupuleusement, à chaque étape ; et que pour qu’il le demeure il faut par surcroît que chaque fois la quantité d’œufs achetée par la nouvelle voisine soit paire ; sinon il ne le demeurerait pas (car si on enlève à de l’impair de l’impair on tombe sur du pair très fatalement). Ceci étant dit : appelons un le stock de la marchande après le passage de la n-ième voisine. Ainsi u0 est le stock initial (et l’inconnue du problème) ; u1 est le stock après le passage de la 1ère voisine ; u2 le stock après le passage de la 2e, et cetera (und so weiter). Que sait-on ? Deux choses : 1° On sait la loi de récurrence : un+1 = un – (1/2 un + 1/2) (puisqu’à chaque fois la vendeuse cède la moitié de son stock plus un demi-œuf, sans en casser aucun) ; en développant, on obtient : un+1 = 1/2.un – 1/2 ; 2° Si on ignore u0, on sait en revanche que u4 = 1 (puisqu’il reste 1 œuf à la vendeuse après le passage de la 4e voisine).
De un+1 = 1/2.un – 1/2, on tire : un = 2 (un+1 + 1/2) soit : 2.un+1 + 1
Si l’on applique au rang 0, on obtient : u0 = 2.u1 + 1
Et, en appliquant de même au rang 1 : u1 = 2.u2 + 1
D’où : u0 = 2 (2.u2 + 1) + 1 soit 4.u2 + 3
Or u2, d’après la relation de récurrence, derechef, est égal à : 2.u3 + 1
D’où : u0 = 4 (2.u3 + 1) + 3 = 8.u3 + 7
Or u3, d’après la relation de récurrence, encore (noch einmal), est égal à : 2.u4 + 1
D’où : u0 = 8 (2.u4 + 1) + 7 = 16.u4 + 15
Or u4 est connu : c’est le stock au rang 4, soit 1.
Donc u0 = 16 × 1 + 15 soit 31.
La vendeuse avait, au départ, trente-et-un œufs (einunddreißig Eier). On lit en effet la solution dans l’almanach de 1805 : « Das Rätsel von den Eiern wird schon lange erraten sein. Man muß nämlich auf eine Zahl denken, die selber ungerade ist und nach dem Abzug der gekauften Eier allemal eine ungerade Zahl zum Rest zurückläßt. Und das ist hier die Zahl Ein und dreißig. » (KG, p. 37) (Et pour qui douterait encore que Hebel soit obsédé par les suites et la récurrence, voir l’algorithme taré de l’exercice supplémentaire de l’an 1805, où un père ayant à partager entre sept fils 49 000 florins met en branle un mécanisme de récurrence, de 7 à 1 : plutôt que de diviser en une fois, proprement…) (cf. KG, p. 38).
* La promesse est faite dans la note 35, à la page 274 du livre.

