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« On a très peur des farces à Paris. On est toujours en train de faire attention qu’on ne vous fasse pas une farce. » Jean Dubuffet, Prospectus et tous écrits suivants, t. 2, p. 66 |
1) On ignore parfois qu’ayant quitté Fribourg-en-Brisgau en septembre 1858, le jeune Bebel, 18 ans, traversa à pied la Forêt-Noire, « par un temps splendide », par le Höllental jusqu’à Neustadt, Donaueschingen et Schaffhausen. Le séjour qu’il souhaitait faire alors en Suisse lui fut refusé par les autorités de l’ambassade prussienne à Carlsruhe, pour la raison jugée par elles suffisante que les garçons artisans [Handwerksburschen], trop souvent, en viennent là-bas à « épouser des idées républicaines ». Ce pourquoi Bebel se rendit à Constance, traversa le lac en bateau jusqu’à Friedrichshafen (il eut « le mal de mer » à la suite d’une tempête), et poursuivit à pied son voyage via Ravensburg, Biberach, Ulm, Augsbourg – jusqu’à Munich. Dans le Wurtemberg, comme on sait, les artisans qui traversent la région se voient remettre ce qu’on appelle un « Stadtgeschenk », soit une maigre somme d’argent destinée à les dissuader de mendier. Bebel et celui qui fut son compagnon de voyage jusqu’à Dachau cherchèrent cependant à obtenir de l’argent par l’un et l’autre moyen – ce qui ne fut pas sans provoquer, visiblement, quelques mésaventures. Pendant les festivités de septembre et d’octobre destinées à célébrer les 700 ans de la capitale bavaroise, Bebel loge aux dortoirs des compagnons tourneurs, qu’on vient de déménager dans l’auberge « Zum Spöckmaier », dans la Rosengasse ; mais il ne parvient nulle part dans Munich à trouver de place où s’employer. C’est en se louant pour tenir la barre d’un radeau sur l’Isar qu’il paie la poursuite de son voyage – jusqu’à Moosburg.
À Ratisbonne, où il s’inscrit le 7 novembre au registre des compagnons tourneurs, Bebel trouve enfin une place chez Georg Gottlieb Schindler, maître tourneur, au numéro 2 de l’actuelle Weisse Hahnengasse. En cette ville, il se rend aussi souvent qu’il peut au théâtre : aux représentations du dimanche soir, il est au paradis, le plus souvent en compagnie « d’un collègue lui aussi arrivé récemment, de Breslau », nommé Moritz Geiss. Pour assister à une représentation en semaine il faut si l’on travaille en passer par une petite manipulation de l’horloge, ruse qui à la vérité n’échappe pas toujours au maître. Une dispute avec celui-ci, « connu dans toute la Bavière pour être le dernier des lourdauds », conduit Bebel « malgré le froid et la neige », un an exactement après son départ de Wetzlar, à reprendre la route. Repassant à Munich, où il cherche du travail à nouveau sans succès, son chemin le conduit à Rosenheim puis, à partir de la dernière gare bavaroise, en train jusqu’à Kufstein. Les douaniers autrichiens, qui exigent des compagnons artisans la présentation, pour passer la frontière, d’une somme d’argent minimale, que ceux-ci n’ont pas, sont joués-gefoppt : Bebel se fait passer pour un gentleman, en s’affublant de vêtements raffinés et de bottes lustrées, et en s’adjoignant sous la tête un « col blanc ». On traverse ensuite le Tyrol « par grand froid et un bon mètre de neige au moins ». L’aumône d’une maison l’autre rapporte cette fois un butin étonnamment élevé. À Salzbourg, qui est pour Bebel le dernier lieu de séjour de toutes ses années de compagnonnage [Wanderjahre!], les salaires, « comme partout dans le métier de tourneur », sont bas. Le travail, en outre, se fait rare en raison de la guerre (« guerre entre l’Autriche d’un côté et la France et l’Italie de l’autre ») et étant le plus jeune à l’atelier Bebel craint le licenciement pour le début janvier 1860. Qu’adviendra-t-il alors des traites pour la veste d’hiver qu’il s’est achetée à la fin de l’automne et pour les versements hebdomadaires de laquelle non seulement il économise, mais aussi se restreint fortement ? Bebel, pourtant, commence auss*
2) On ne sait pas toujours – mais en 1984 l’un de ses biographes le raconta ainsi – que Hebbel, alors qu’il rentrait épuisé et sans argent d’Italie, fut sauvé à son retour à Vienne par un extraordinaire hasard. Le mardi 3 novembre 1845 en effet, à six heures du matin, Friedrich Hebbel, 32 ans, entrait dans la capitale autrichienne par la voiture de poste. Il avait passé ces dernières années à l’étranger, à Paris, Rome, Naples. Là, il arrivait de Trieste. Le « salut que [lui] fit à son retour la patrie » l’effraya : « Un vent glacé me saisit, des gouttes de pluie tombèrent, je frissonnai, et mon âme elle aussi se mit à trembler-schaudern. » La vie de Hebbel se trouvait alors comme placée devant l’abîme. Il ne comptait pas rester longtemps dans l’élégante ville des bords du Danube, mais seulement sonder s’il lui était possible de recommencer ici une existence. Sans quoi il repartirait aussitôt, « pour Berlin, afin de faire là-bas une ultime tentative ». « … Vers où ensuite de là je me tournerai je l’ignore. »
Le poète rentrait « en Allemagne avec la ferme conviction d’avoir perdu la bataille littéraire, de l’avoir perdue face à de misérables gredins, non face à des dieux, mais de l’avoir perdue tout de même ». Il pensait son déclin scellé. Un rhume et une toux persistante le tourmentaient. Il ne pouvait chauffer sa chambre, au numéro 6 de la Johannisstrasse, dans la Josefstadt, parce que l’argent manquait. Il avait besoin de vêtements aussi bien que de pain : « Non, jamais je n’aurais pensé que dans ma trente-deuxième année je ne serais encore pas plus avancé que le plus pouilleux des commis ! » (Hebbel, issu d’une famille très pauvre du Holstein, orphelin de père à 14 ans, avait été livré tôt à lui-même, sans aucun argent.)
Un mois après son arrivée à Vienne, il songe déjà à repartir. Il a donné congé pour sa chambre. Et il se rend justement à la poste pour acheter un billet pour la voiture de Prague, quand il voit venir à sa rencontre un gentilhomme polonais, dont il a fait la connaissance lors de la traversée d’Ancône à Trieste, et qui lui apprend qu’« il y a ici en ville quelques barons galiciens qui souhaitent très ardemment faire [s]a connaissance ».
Hebbel tourne donc les talons et renonce à s’inscrire à la poste pour le départ de Prague. Au lieu de quoi il rend visite aux Polonais. Ceux-ci lui font un accueil « qui [lui] fut presque pénible ». « Je n’avais jamais encore vu un enthousiasme pareil, et ce n’étaient pourtant point des jeunots, mais des hommes faits, plus proches du vieillard que du jüngling-adolescent. » Il s’agit des gentilshommes Julius et Wilhelm Zerboni di Sposetti, riches propriétaires de domaines en Galicie, possédant notamment sur leurs terres le château où avait un temps vécu le Faux Dimitri. Et c’était surtout Judith qui avait fait d’eux les fervents admirateurs du poète. « Ce fut ensuite une nuit fort agitée, un repas kostbar-exquis, faisans et perdrix, champagne et toasts […], ainsi que la récitation passionnée et ininterrompue de Judith et de Genoveva… Et il me fallut rester la nuit également… et je m’endormis sous des couvertures en damas frangées d’or. C’était comme si m’arrivait un märchen-conte. »
Quelques jours plus tard Hebbel rend visite à l’actrice sans doute la plus célèbre de Vienne, Christine Enghaus, « avec des sentiments de pauvre pécheur que [lui] inspirait [s]on mauvais habit de voyage ». La vue du poète suscite, chez la comédienne, « la plus profonde pitié ». Mais le soir de Noël Hebbel est chez ses nouvelles connaissances polonaises, au prestigieux hôtel « À l’archiduc Charles ». La nuit est avancée, mais les slaves bienfaiteurs ne laissent pas partir leur hôte : il lui faut absolument passer la nuit chez eux, et tandis qu’on prépare à l’**
– aliquid interdum stat pro quo aliquo…
Pontcerq,
27 avril 2026
* Récit entièrement pris – abrégé par endroits, traduit quelquefois d’un peu loin – aux pages 25-27 du livre de Helmut Hirsch : August Bebel in Selbstzeugnissen und Bilddokumenten, Hambourg (RFA), Rowohlt, coll. Bildmonographien, 1973 ; citations entre guillemets tirées de : Bebel, Aus meinem Leben (tome 1, 1910).
** Récit pris, et traduit de même, à : Hayo Matthiesen, Friedrich Hebbel mit Selbstzeugnissen und Bilddokumenten, Hambourg (RFA), Rowohlt, coll. Bildmonographien », 1984 ; citations entre guillemets tirées de lettres ou du Journal de Hebbel.